Décider ensemble : des assemblées citoyennes pour Grenoble

Dans le cadre des élections municipales de 2026 à Grenoble, cette interview donne la parole à Edwige Infanti, candidate sur la liste Grenoble Alpes Collectif. Elle y revient sur son parcours, sur ce qui l’a conduite à l’engagement politique, et sur la proposition centrale du GAC : redonner du pouvoir de décision aux habitantes et habitants, via des assemblées citoyennes décisionnaires et des mécanismes de démocratie directe.

Cette transcription a été relue, éditée et simplifiée à la marge, afin de faciliter la lecture tout en respectant le sens des propos.

Jonathan Loriaux – Est-ce que tu peux te présenter et nous parler de ton parcours ?

Edwige Infanti – Moi, c’est Edwige Infanti, j’ai 32 ans. Je suis née en Isère, dans un milieu rural. Ça fait une dizaine d’années que je suis à Grenoble, à l’origine pour faire mes études en mathématiques. Je voulais être enseignante. J’ai toujours voulu être enseignante.

J’avais la volonté de préparer les jeunes à l’avenir, de les orienter, d’essayer de faire en sorte qu’ils trouvent leur place. C’était important pour moi. C’est toujours important pour moi.

Avec mes premières expériences en tant qu’enseignante, j’ai découvert que les conditions actuelles du métier, tant par le manque de moyens que par les choix politiques qui sont faits, ne sont pas en accord avec ce que je voulais apporter. Aujourd’hui, quand des enfants arrivent à l’école le ventre vide, qu’on sait qu’ils ont des difficultés à la maison, à part faire des rapports, des dossiers et passer la journée avec eux le mieux possible, on les rend aux parents le soir et on est complètement démunis.

Du coup, j’avais envie et besoin d’aller plus loin, notamment sur le plan environnemental. J’ai alors décidé de faire une formation en cartographie. Après avoir été quelques années cartographe dans une entreprise d’énergie renouvelable, j’ai pu découvrir que, même avec un tampon des autorités environnementales, les choix des projets se jouent sur le plan politique. Ça m’a complètement mise hors de moi. C’est arrivé plein de fois, et ça m’a vraiment fait remettre tout notre système en question.

Est-ce qu’on peut vraiment laisser une personne décider pour un village entier ? Ça m’a complètement fait perdre confiance en notre système. Du coup, j’ai décidé de m’engager au niveau politique.

J’aimerais vraiment être enseignante. J’aimerais vraiment ne pas avoir besoin de m’engager politiquement. Mais aujourd’hui, c’est là que ça se joue. C’est là qu’on a le pouvoir de changer les choses.

Jonathan Loriaux – Qu’est-ce qui fait que Grenoble Alpes Collectif te donne de l’espoir ? Qu’est-ce que tu viens y chercher ?

Edwige Infanti – J’ai complètement perdu confiance dans le fait qu’une personne, aussi bienveillante soit-elle au départ, puisse prendre des décisions pour un ensemble d’autres personnes, pour une ville, sans qu’il y ait, à un moment donné, des enjeux de pouvoir. Ce que propose Grenoble Alpes Collectif, c’est de partager le pouvoir pour qu’il ne soit pas centré sur une ou plusieurs personnes. Qu’il soit vraiment partagé à une échelle plus globale pour que les décisions soient prises collectivement, pour le collectif, pour l’ensemble des habitants.

Jonathan Loriaux – C’est un objectif louable, mais concrètement, si demain vous aviez 52 % au second tour des municipales, ça donnerait quoi ?

Edwige Infanti – Grenoble Alpes Collectif fait partie d’un réseau de listes citoyennes qui s’appelle Actions Communes. Il y a plein d’autres listes qui se présentent en France. Il y en a déjà qui ont gagné en 2020 et qui ont pu faire des expérimentations de démocratie directe. Concrètement, on mettrait en place des assemblées, par exemple, pour les décisions de quartier. Des assemblées de citoyens tirés au sort dans chaque quartier, avec un budget propre de 2 millions d’euros pour les décisions de quartier.

Ces choses sont aujourd’hui décidées par la ville. Là, elles seraient ramenées à des décisions de quartier. C’est quelque chose qui a été fait dans de nombreuses villes, notamment à Poitiers, où une liste citoyenne a gagné en 2020 et qui a pu mettre de nombreuses expérimentations de démocratie directe en place.

Jonathan Loriaux – Au-delà des élections municipales, s’il y avait plein d’initiatives de ce type-là qui prenaient de l’essor, qu’est-ce que ça pourrait donner ?

Edwige Infanti – Impliquer les citoyens dans la politique, dans les décisions qui les concernent, c’est leur redonner confiance dans le système. Confiance dans un changement possible, en la capacité d’agir, et donc en l’envie d’agir.

Même entre les partis, il y a une défiance. Chacun reste dans ses idées. On vit dans un monde qui nous force à être individualistes, et je pense que ça pourrait vraiment nous sortir de ça.

Jonathan Loriaux – Est-ce que tu as vraiment l’impression que les citoyens pensent que c’est possible ? Est-ce qu’ils ont vraiment envie de s’impliquer dans la décision de la commune ?

Edwige Infanti – Aujourd’hui, la parole des Grenoblois n’est pas du tout écoutée. On le voit très bien dans ce qui a été fait pendant les deux derniers mandats à Grenoble. Il y a eu des consultations qui, au final, ne sont pas respectées. Des citoyens s’impliquent pour, au final, que leur voix ne soit pas écoutée. C’est complètement démotivant.

Pourtant, quand il y a des consultations, il y a du monde qui répond. Il y a une envie des citoyens. Par exemple, on l’a vu dans les villes où des listes citoyennes ont gagné en 2020 : quand on propose à une assemblée de citoyens tirés au sort de réfléchir collectivement et de prendre une décision sur un sujet, ils ne se sentent pas légitimes pour prendre cette décision.

C’est quelque chose qui ne vient pas tout seul, parce qu’ils n’ont pas l’habitude de voir leur avis pris en compte. Ils ne se sentent pas légitimes à prendre cette décision.

Jonathan Loriaux – Ce qui change la dynamique, c’est de voir ces décisions vraiment mises en application.

Edwige Infanti – Exactement. Nous avons rencontré le maire du Bourget-du-Lac, qui nous disait que c’est une vraie machine à mettre en route.

Ils ont commencé par des débats mouvants. Par exemple, pour l’aménagement d’une cour d’école. Ils ont invité tous les parents d’élèves, toutes les personnes qui travaillent dans l’école, et tous les enfants à venir dans la cour de l’école. Il y avait plusieurs personnes qui proposaient leur projet. Les personnes qui étaient pour un projet devaient se mettre derrière la personne qui proposait ce projet, ou se déplacer entre deux personnes si elles étaient un peu hésitantes.

Ensuite, il y avait un débat où les personnes se passaient le micro. Ils pouvaient se poser des questions. Les gens pouvaient poser des questions. Ils débattaient comme ça jusqu’à ce qu’une majorité de personnes se rallie à un projet. Là, la décision était prise. C’était ce projet-là qui était validé. C’était très concret pour les gens. Ils ont commencé de cette manière, pour finir sur des projets comme un chauffage urbain, où c’est beaucoup plus abstrait.

Jonathan Loriaux – Quelles sont, pour toi, les urgences pour Grenoble ? Quand on fait un projet comme le vôtre, est-ce vraiment à vous de mettre les urgences sur la table ?

Edwige Infanti – L’avis que j’ai sur les urgences pour la ville de Grenoble importe peu. C’est l’avis des Grenoblois qui compte pour nous. Quand on parle d’assemblée de quartier ou d’assemblée budgétaire, ce sera à cette assemblée-là de prioriser et de définir les urgences de leur quartier, pas aux élus. On veut vraiment un changement de posture des élus.

On voudrait que les élus ne soient plus là pour décider, mais pour encadrer la décision. S’il y a un sujet, une difficulté, on doit se demander : quels sont les acteurs qui ont la connaissance sur ce sujet-là ? Quels sont les acteurs qui vont être impactés par ce sujet-là ? On voudrait que ces panels organisent la décision, qu’elle soit prise entre eux. Les élus seront là pour reporter la décision et l’appliquer avec les services de la municipalité. Pas pour décider.

Jonathan Loriaux – Pour des décisions visibles au sein d’un quartier, ça semble faisable. Mais dans une municipalité, il y a aussi des décisions qui sont très globales, parfois très techniques et très abstraites pour les citoyens.

Edwige Infanti – Sur les sujets qui sont vraiment techniques, les élus actuels n’ont pas non plus ces connaissances. Je vais donner un exemple avec le budget. Le budget, c’est le nerf de la guerre. Une fois que le budget est lancé pour le mandat, pour les six années qui suivent, les priorités sont dessinées. Ce budget se vote la première année, année durant laquelle les 59 élus reçoivent une formation.

Ce qu’on propose, c’est que cette formation, qui existe déjà, soit ouverte à un panel de citoyens représentatifs de la ville de Grenoble, qui serait tiré au sort. Ces citoyens pourront ensuite décider collectivement des grandes lignes budgétaires du mandat. Ça veut dire que les priorités seront dessinées collectivement par un collectif d’habitants, des agents municipaux et les élus.

Nous proposons aussi une rémunération pour tous les citoyens qui participeront à la conception du budget, parce que ça va leur demander du temps. Nous comptons aussi organiser une garde d’enfants pour s’assurer d’avoir le panel le plus représentatif possible.

Jonathan Loriaux – Vous avez quand même fait un programme. Ça veut dire qu’il y a quand même une certaine orientation politique ? Comment avez-vous fait pour sélectionner ces propositions ?

Edwige Infanti – Le programme a été co-construit par des habitants. Nous avons ouvert des discussions autour de différents thèmes, avec des plénières publiques durant lesquelles tout le monde pouvait venir participer. Beaucoup de ces propositions permettent de réfléchir à comment sera prise la décision, sous quelle forme, avec qui…

Si nous sommes élus, nous serons là pour mettre en place nos projets de démocratie directe, mais absolument pas pour imposer des propositions pour lesquelles plus de 80 % de la population grenobloise n’aurait pas voté.

Jonathan Loriaux – Votre objectif est aussi de redonner un peu de motivation à toutes les personnes qui ne vont pas voter ?

Edwige Infanti – C’est aussi pour ça qu’on est là aujourd’hui. Je ne crois plus à l’offre politique qui est proposée. Il n’y a pas d’autre solution. Dans d’autres villes, ça fonctionne. Ça donne vraiment envie de se lancer sur Grenoble.

À propos d’Edwige Infanti

Edwige Infanti, 32 ans, est installée à Grenoble depuis une dizaine d’années. Formée en mathématiques, elle s’est d’abord engagée dans l’enseignement, puis a travaillé comme cartographe dans le secteur des énergies renouvelables. Son parcours l’a amenée à questionner la manière dont se prennent les décisions publiques et à s’engager en politique.