Démocratie locale : les trois ingrédients qui manquaient dès le départ à Laurence Ruffin et son équipe

Laurence Ruffin et son équipe annoncent vouloir reconstruire le projet grenoblois avec les habitant.es et les acteurs de la ville. Après ces 100 premiers jours, nous pensons qu’iels n’ont pas réuni les conditions pour y parvenir. Non pas par manque de bonne volonté ou d’engagement, mais parce qu’il leur manque trois ingrédients fondamentaux pour construire et décider collectivement.

1. L’expérience de l’auto-organisation

Il manque d’abord l’expérience des mouvements sociaux et de l’auto-organisation : avoir éprouvé concrètement que les habitants et les acteurs ne sont pas un public à consulter, mais des personnes capables de s’organiser, d’agir très efficacement et au bon endroit, capable d’améliorer quotidiennement, ce qu’ils et elles font déjà, les conditions de vies des habitants et habitantes de Grenoble.

À Grenoble, les trois grands mouvements sociaux de la dernière décennie — la mobilisation contre la loi Travail et Nuit Debout en 2016, les Gilets jaunes à partir de 2018, puis le mouvement contre la réforme des retraites en 2023 — sans oublier les mobilisations féministes ou la mobilisation contre les violences policières à la suite de la mort de Nahel – ont fait émerger des espaces très forts d’auto-organisation des habitant.es. À notre connaissance, aucune des personnes particulièrement engagé·es dans ces espaces d’auto-organisation n’exerce aujourd’hui le pouvoir au sein de l’équipe municipale. Et nous y avons finalement assez peu croisé celles et ceux qui étaient déjà élus ou qui le sont aujourd’hui, à part pour de la représentation politique politicienne, pour dire “Et oh, vous avez vu ? Je suis là”.

Ce n’est pas anecdotique : c’est dans ces moments qu’on fait concrètement l’expérience de personnes qui s’organisent sans attendre l’institution, inventent leurs propres règles, apprennent à décider ensemble, traversent leurs désaccords et découvrent, renforcent leur capacité collective à agir.

Cette expérience change profondément la manière dont on conçoit l’action collective : on ne cherche plus simplement à recueillir l’avis des gens pour mieux décider ensuite, mais à créer les conditions pour qu’ils puissent eux-mêmes prendre part à la construction, à la décision et à l’action.

Est-ce que les élu.es seront capables de faire autrement lors des prochains mouvements sociaux ? Se décentrer de leur place pour être à l’écoute de la mobilisation populaire sans chercher à en tirer un bénéfice politique ? Par exemple le 29 septembre ?

2. Le savoir-faire concret pour construire du collectif

Il manque ensuite un savoir-faire très concret. Construire une décision collective, ce n’est pas simplement organiser des réunions publiques ou des ateliers : c’est savoir construire, réunion après réunion, un processus dans lequel des personnes très différentes peuvent s’influencer et réellement peser sur la décision.

La démocratie directe est une affaire de détails : choisir consciemment chaque mot de la question posée à une assemblée ; décider quelles expertises seront auditionnées et donner autant de place aux savoirs issus de l’expérience qu’aux savoirs techniques ; créer des espaces en non-mixité pour permettre à des groupes minoritaires de construire leur parole ; choisir qui parle en premier ; composer les groupes pour éviter que les mêmes positions dominent ; savoir quand approfondir un désaccord plutôt que chercher trop vite un consensus ; mélanger dans la construction des idées les décideurs, les habitants, les agents et la société civile. Et cela suppose aussi de travailler les conditions matérielles : horaires, garde d’enfants, repas, accessibilité, fréquence des rencontres, mobilisation de ceux qui ne viendront jamais spontanément.

Beaucoup d’élus grenoblois ont déjà une expérience du collectif, dans leur parti politique, dans une association, une entreprise ou même une coopérative. Mais la gouvernance partagée d’une organisation n’est pas la démocratie locale. Dans une organisation, les participant.es partagent déjà un cadre et un objet commun et ont, au moins en partie, choisi d’être là. Une ville oblige à construire des décisions entre des personnes qui ne se sont pas choisies, ne partagent ni les mêmes intérêts ni les mêmes contraintes et peuvent avoir des désaccords profonds. C’est un savoir-faire spécifique, qui demande de la technique, des méthodes et de l’expérience. L’exemple de la réunion de concertation des services du 21 mai 2026, réunissant plus de 2 000 agents de la Ville et du CCAS, l’a bien montré : une vague consultation des agents plutôt qu’un vrai travail de co-décision, dans un contexte où SUD dénonçait déjà les conditions d’organisation et un dialogue syndical tardif.

3. Une volonté réelle de partager le pouvoir

Et il manque enfin, selon nous, l’ingrédient décisif : une volonté réelle de partager le pouvoir, qui suppose d’avoir compris, par l’expérience, que personne n’a la vérité — parce que la Vérité n’existe pas.

Une situation est comme un immense diamant aux multiples facettes : chacun n’en voit qu’une partie, depuis sa place, son histoire, son âge, son métier, ses intérêts, ses expériences, les oppressions subies. Et ce diamant est tellement grand, tellement complexe, qu’il est impossible d’en faire le tour : même en multipliant les regards, nous ne verrons jamais toutes ses facettes. Quand un petit groupe décide seul — et plus encore lorsqu’il est composé de personnes qui regardent le diamant depuis des positions proches, c.a.d issus du même milieu — une grande partie de la compréhension de la situation reste nécessairement hors de son champ de vision.

C’est pourquoi il ne suffit pas de réunir beaucoup de monde : il faut rechercher activement la diversité des regards, y compris, surtout, ceux qui sont les plus éloignés des nôtres. Chaque point de vue supplémentaire révèle une nouvelle facette du problème et enrichit notre capacité à imaginer des actions précises, adaptées, durables, que nous n’aurions pas pu concevoir seuls. L’objectif n’est donc jamais d’atteindre une vision exhaustive, mais d’élargir autant que possible notre compréhension de la situation. Être gourmand de la diversité de points de vue : ah tu ne penses pas comme moi, génial, explique-moi !

Mais même cela ne suffit pas : consulter n’est pas partager le pouvoir. On peut avoir entendu et compris d’autres facettes du diamant et, au moment de l’arbitrage final, revenir à celle que l’on connaît intimement, celle que notre histoire, notre position et nos affects nous font vivre de l’intérieur, et prioriser le volet de la décision qui va servir mon besoin, mon regard. C’est précisément pour cela que la décision finale, dans ses moindres détails, elle-même doit être partagée : pour que les différents regards ne viennent pas seulement éclairer ceux qui décident, mais qu’ils participent réellement à déterminer la direction prise.

Il y a enfin une autre conséquence, plus indirecte mais essentielle : quand ceux qui détiennent déjà le pouvoir se contentent de consulter avant de décider et d’agir eux-mêmes, cela finit par renforcer leur propre pouvoir d’agir. Ils se prévalent ensuite des transformations réalisées, et gardent jalousement, consciemment ou non, les bénéfices symboliques de la décision collective.

À l’inverse, partager réellement la décision permet à des personnes moins reconnues dans l’action publique ou collective de confronter leurs expériences à d’autres savoirs, d’apprendre des autres, d’acquérir des compétences et de faire l’expérience concrète de leur capacité à agir sur le réel. Et ce pouvoir d’agir ne s’arrête pas à la décision en question : il irrigue ensuite leur vie personnelle, professionnelle et leurs engagements.

La démocratie directe ne produit donc pas seulement de meilleures décisions : elle redistribue et renforce le pouvoir d’agir et, ce faisant, renforce l’intelligence humaine — notre capacité à apprendre les uns des autres, à élargir notre compréhension du réel et à inventer ensemble des réponses qu’aucun d’entre nous n’aurait pu construire seul.

Malgré tout, une évolution à la tête de la mairie

Nous ne sommes qu’au début du mandat et on peut noter une évolution. Elle ne suffira pas à faire émerger la démocratie locale puissante que nous décrivons ici, mais l’expérience et la culture de Laurence Ruffin et d’une partie de son équipe peuvent laisser entrevoir un petit espoir d’une pratique du pouvoir plus ouverte.

Son approche marque une rupture avec celle d’Éric Piolle. Éric Piolle était profondément convaincu de savoir ce qu’il fallait faire pour Grenoble. Au point que, dès 2017, trois ans seulement après le début de son premier mandat, il décide, avec quelques-uns de ses conseillers les plus proches, de préparer sa candidature à l’élection présidentielle, d’orienter la communication de la ville en ce sens, convaincu d’être la bonne personne pour diriger le pays. Cette décision lui a aussi coûté le soutien de plusieurs alliés proches et provoqué de profonds désaccords au sein de son équipe, qui ont duré plusieurs années. Cette certitude de savoir ce qu’il fallait faire, s’est aussi retrouvée dans sa manière d’exercer le pouvoir local : les grandes décisions stratégiques se sont progressivement resserrées autour de lui et de quelques conseillers proches, et, celles et ceux qui contestaient les choix opérés, avec des points de vue différents, ont bien souvent été traités avec mépris, consciemment ou non.

Ce fonctionnement n’est sans doute pas étranger aux parcours d’Éric Piolle et d’Odile Barnola, son ancienne directrice de cabinet : tous.tes deux venaient du management dans une entreprise multinationale, chez HP. Éric Piolle revendiquait d’ailleurs un « management humaniste ». Mais, même humaniste, ils avaient passé une grande partie de leur vie professionnelle dans des positions de chefs : ils écoutaient leurs équipes, mais restaient ceux qui décidaient. Ils ont largement reproduit cette culture du pouvoir à la mairie et avec les grenoblois et grenobloise.

Laurence Ruffin semble porter une autre culture : celle de la coopération, avec une attention réelle à ne pas gouverner en cheffe et à laisser davantage de place au collectif. Les trois conditions citées plus haut — l’expérience de l’auto-organisation, le savoir-faire concret de la démocratie locale et une conviction intime de la nécessité de partager le pouvoir — ne seront jamais réunies par cette équipe : elles ne s’acquièrent ni dans la campagne électorale, en tout cas de la manière dont elle a été mené, ni en tant qu’élu.e, et encore moins en entreprise, même coopérative . Mais cette différence d’approche peut permettre une pratique du pouvoir moins fermée, davantage ouverte aux idées différentes et aux contestations, et ainsi (peut-être) donner une place plus importante aux habitants et aux acteurs sociaux dans les décisions politiques. 

Nous regarderons donc de près les prochaines grandes décisions du mandat, pour observer le degré d’ouverture des arbitrages politiques aux grenoblois et grenobloises, à commencer par les choix budgétaires de cet automne.


D’où nous parlons

Le GAC ne prétend pas avoir trouvé toutes les solutions pour fonctionner en démocratie directe à l’échelle d’une ville comme Grenoble, loin de là. Nous continuons à chercher, expérimenter, nous tromper et apprendre sur la manière de construire un fonctionnement démocratique puissant. 

Plusieurs d’entre nous ont fait l’expérience de l’auto-organisation dans les mouvements sociaux, les associations ou les collectifs autonomes ; ont appris à construire des décisions entre des personnes aux points de vue très différents ; et ont concrètement organisé et animé des assemblées décisionnaires. Mais soyons modestes : une immense partie de celles et ceux qui font Grenoble, qui font vivre ses associations et ses collectifs, qui s’organisent et qui ont porté ses mouvements sociaux, n’était ni dans notre collectif ni sur notre liste. Si nous avions réussi à rassembler tout ce monde-là, nous aurait fait beaucoup plus que 4,98 % !

Nous sommes donc loin d’avoir résolu toutes les difficultés que le défi de la démocratie directe pose mais sur ces trois dimensions, nous avons accumulé une expérience que l’équipe municipale actuelle n’a pas et qui permet avec beaucoup de conviction d’affirmer ces propos.

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Commentaires

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  1. […] [Quels ingrédients pour une vraie démocratie locale ?] […]